XIII

Adams tendit le papier à Sevilla, celui-ci le lut avec attention, puis le plia en quatre et le plaça dans son portefeuille, Adams regarda sa montre, ils ne vont pas tarder à être là, il ajouta, en abordant dans votre bassin, tout à l’heure, je n’ai pas vu votre delphine, c’est bien une delphine, n’est-ce pas, est-ce qu’il ne va pas y avoir un problème avec Bi ? il y aura une petite difficulté, dit Sevilla, vous avez bonne mémoire, Bi ne supporte pas la présence d’une autre femelle à proximité de Fa, mais dans le cas présent, je ne pense pas que la chose soit très grave, le bassin est ouvert, Daisy a l’habitude d’entrer et de sortir, si la tension avec Bi devient trop forte, elle s’en ira, il fut sur le point de parler de Jim, mais il se ravisa, il y eut quelque part un ronflement strident de moteur, écoutez, voici nos hommes, dit Adams en marchant vers la fenêtre, il l’ouvrit, il se pencha dehors et regarda en l’air, si vous me permettez, dit Sevilla, je vais refermer, vous connaissez nos conventions, vos hommes doivent immerger eux-mêmes Fa et Bi dans le bassin et aucun d’entre nous ne doit être vu des dauphins avant votre départ, eh bien, dit Adams, je vous souhaite bonne chance, sa voix était à demi couverte par le ronflement assourdissant de l’hélicoptère qui se rapprochait, c’est terriblement important, je n’ai pas besoin de vous le dire, il regarda Sevilla de ses yeux las et creusés et Sevilla le regarda à son tour, c’était étonnant, il avait l’air sincère, ému, mais, au fond, ça ne voulait rien dire, il était de ces gens qui savent mettre leur âme entre parenthèses dès qu’ils reçoivent un ordre, il est très important, aussi, d’aller vite, reprit Adams d’une voix rapide, essoufflée, dès qu’ils auront parlé, s’ils parlent, appelez-moi par radio, je serai à demeure sur un des bâtiments de protection, je viendrai aussitôt, le fracas de l’hélicoptère lui coupa la parole, il reprit sa respiration, regarda Sevilla et il eut un geste inattendu, il lui tendit la main, Sevilla baissa les yeux, toujours la même ambiguïté, les rapports humains pervertis, la sympathie, l’estime, rien n’était faux, rien n’était vrai, la poignée de main ou la balle de mitraillette, tout était soumis aux ordres, Adams avait remis sa conscience dans les mains de ses chefs, tout était décidé ailleurs, c’était la main d’un homme absent, je ferai l’impossible, dit Sevilla sans bouger, je crois que je me rends compte de l’importance de l’enjeu, Adams se dirigea vers la porte, dès qu’il l’ouvrit, en même temps que le fracas inhumain de l’appareil qui se posait sur la terrasse, une violente rafale envahit la pièce, la porte claqua derrière Adams comme s’il avait été happé par le vent, je suis terriblement émue à l’idée de les revoir, dit Arlette, je me demande comment ils vont nous accueillir, Sevilla posa son bras sur son épaule, je me le demande aussi, de toute façon, c’est un bonheur de les avoir là, asseyons-nous, poursuivit-il, je suis éreinté, cet être-là est tuant, il pensa, ce que je viens de dire est enregistré, il se mit à rire, pourquoi ris-tu ? rien, rien, je t’expliquerai, ils s’assirent côte à côte, il appuya son épaule contre la sienne, elle était habillée d’un short blanc et d’une chemisette de lin bleu clair, son cou bronzé et sa tête fine sortaient avec grâce du col relevé sur la nuque, elle le regardait de ses yeux doux, ses cheveux noirs brillants frisés dessinaient une auréole noire autour de son visage lisse au teint chaud, sa gentillesse, sa merveilleuse gentillesse, un minimum de griffes, et seulement en état de jalousie, elle avait la première qualité d’une femme, elle était douce, et pas seulement la douceur en surface du caractère, elle était douce aussi en profondeur, son être même était bienveillant, à cette seconde, il ne pensait plus au danger, à la guerre, il avait Arlette, on lui rendait Fa et Bi, une nouvelle vie commençait, il se sentait léger, bondissant de terre, il regardait Arlette, elle était odorante et tendre, elle avait l’air d’un fruit, d’une fleur, d’un poulain dans une prairie, d’un rayon de soleil dans un bouquet de bouleaux, à quoi penses-tu ? dit-elle, il lui sourit, mais à rien, à rien, il ne voulait rien lui dire, il ne voulait pas parler, même avec elle, à cet instant, il voulait être seul à savourer son image, à la laisser fondre dans sa bouche comme du miel, tu te souviens, dit-elle, quand on a donné Bi à Fa, il m’avait éclaboussée, j’étais fatiguée, trempée et si heureuse, je suis venue te rejoindre pour chronométrer, je t’ai indiqué les secondes et même les dixièmes, tu m’as taquinée sur ma précision, on s’est mis à rire, et tout d’un coup j’ai senti qu’on était si proche, si proche, il passa la main derrière le col de sa chemisette, la saisit par la nuque et rapprocha sa tête de la sienne, c’était affolant, le volume de bruit que pouvaient produire ces engins, fenêtres et portes fermées, le fracas vous perforait la tête, on ne pouvait même plus penser, ils s’envolent, dit Arlette en se levant et en se dirigeant vers la fenêtre, ils s’envolent comme des anges, reprit-elle avec un petit rire de dérision, c’est extraordinaire comme je me sens soulagée, j’avais l’impression que l’île était occupée, il la rejoignit, ouvrit la porte, sortit sur la terrasse, l’hélicoptère prenait de la distance et de la hauteur avec ce vol en crabe, bizarre, disgracieux, semblable à celui d’un insecte maladroit embarrassé de son corps pansu, Sevilla se dirigea à pas rapides vers la remise, ouvrit la porte, je vais vous demander, dit-il, à l’un et à l’autre, de ne pas vous approcher du port aujourd’hui, je désire être seul pour reprendre contact avec eux, Suzy et Peter le regardèrent une pleine seconde, surpris, peinés, O.K., dit Peter d’un air roide, il tendit en même temps une feuille de son carnet où il avait griffonné : Faut-il saboter l’écoute ? Sevilla fit non de la tête, saisit le seau de poissons destiné à Daisy et faisant un signe à Arlette, il descendit à pas rapides la piste rouge bétonnée qui menait au port, il s’engagea sur la petite jetée en bois où le Caribee était à quai, et vit les deux dauphins en train de tourner l’un à côté de l’autre, son cœur battait, il cria Fa ! Bi !, ils s’immobilisèrent à cinq ou six mètres et le regardèrent en penchant la tête successivement d’un côté et de l’autre pour le dévisager de l’œil gauche et de l’œil droit, ils restèrent ainsi à le considérer pendant près d’une minute, se maintenant à flot par de légers coups de leur caudale et sans échanger entre eux un seul sifflement, Fa ! Bi ! Approchez ! cria Sevilla, mais rien ne se produisit, rien d’autre que cette inspection silencieuse, méfiante, sans bonds hors de l’eau, sans gaieté, sans éclaboussements malicieux, c’était leur silence surtout qui affectait Sevilla, mais c’est moi ! cria-t-il, c’est Pa ! vous vous rappelez, c’est Pa ! et prenant un poisson dans le seau, il s’agenouilla sur la jetée et le tendit à bout de bras dans leur direction, rien ne se passa de notable pendant quelques secondes, ils regardaient alternativement le poisson et Sevilla, puis tout d’un coup, en même temps, comme s’ils n’avaient pas eu besoin de se consulter pour se mettre d’accord, ils virèrent sur eux-mêmes, ils s’éloignèrent et reprirent leur ronde autour du bassin, jetant au couple quand ils passaient devant lui le même coup d’œil, scrutateur et indifférent, c’est raté, dit Sevilla la gorge serrée, chose étrange, à cette minute, il ne se sentait plus adulte, il régressait vers une situation bien antérieure, il avait l’impression d’être un petit garçon méprisé et rejeté, sans qu’il sût pourquoi, par des compagnons qu’il aimait, le sentiment de l’injustice s’ajoutait à l’humiliation, c’est à peine s’il refrénait ses larmes, il posa le seau sur la jetée, y lança le poisson qu’il tenait à la main et se redressa, Arlette lui toucha le bras, tu ne vas pas te mettre à l’eau et essayer de les approcher ? non, non, dit-il au bout d’un moment d’une voix sans timbre, ce serait une faute, ils se buteraient davantage, pour l’instant il n’y a qu’une chose à faire, les laisser, viens, ne restons pas ici, il pivota sur ses talons, il remontait la cale cimentée, Arlette marchait à ses côtés, les yeux pleins de larmes, la pente devant elle paraissait tout d’un coup abrupte et pénible, il s’arrêta et se retourna juste à temps pour voir Fa émerger de l’eau, poser son torse sur la jetée et d’un revers de tête, exactement comme un footballeur détourne une balle de ses buts, balayer le seau de poissons et le projeter dans le port, ceci fait, il émit un sifflement de triomphe, plongea, reparut avec un poisson en travers de la gueule et l’engloutit, Bi plongea à son tour, ils dévoraient le contenu du seau avec une vitesse et une avidité incroyables, Sevilla les considérait, figé par le chagrin, il se sentait rejeté, exclu, infériorisé, ils n’ont rien voulu de ma main, dit-il à voix basse avec une sorte de honte.

 

*

 

— Vous êtes arrivé à maîtriser cet appareil ? dit Sevilla avec lassitude.

Peter leva la tête et le regarda. Il était surpris par le ton de sa voix.

— Sans difficulté. Mais on ne doit pas parler en clair. Il y a un code.

— Voudriez-vous appeler Adams ? Dites-lui que le premier contact n’est pas encourageant. Mutisme, hostilité. Ils n’acceptent même pas un poisson de ma main.

Le visage de Peter s’assombrit.

— Le temps de coder tout cela et j’appelle.

— Merci. Suzy, voulez-vous dire à Arlette que je ne viendrai pas déjeuner. Je vais m’étendre.

Suzy le regarda de ses yeux clairs.

— Souffrant ?

— Non, non. Un peu fatigué, c’est tout.

— Je voudrais vous dire, je suis navrée.

Comme il ne répondait rien, elle ajouta :

— Est-ce que vous pensez…

Il fit un geste de la main, pivota sur ses talons, sortit et enfila le couloir. Toutes les pièces du bungalow avaient deux issues : l’une sur la terrasse par une porte-fenêtre vitrée, l’autre, par une porte pleine, sur un couloir. Celui-ci, orienté du côté d’où venait le vent, ne comportait pas de fenêtres et n’était éclairé que par une triple rangée de briques translucides à hauteur de visage. Pour la première fois depuis qu’il avait acheté la maison, Sevilla trouva ce couloir lugubre, il gagna sa chambre, tira les rideaux et se jeta sur le lit. Puis il se releva, prit sa robe de chambre et s’étendit à nouveau en la plaçant sur lui. Après quoi, il en saisit la ceinture, la fit coulisser à travers le passant pour obtenir une plus grande longueur, et la posa sur ses yeux. Il était couché sur le côté gauche, en chien de fusil, la tête faisant face au mur, les deux mains sous le menton, recroquevillé sur lui-même, il n’avait pas froid, la robe de chambre était là pour lui donner un sentiment de protection, du temps passa, il n’arrivait ni à dormir, ni à penser, la même image repassait sans cesse devant ses yeux avec une monotonie épuisante, Fa et Bi, à cinq mètres de lui, tournaient la tête à gauche, puis à droite, pour le regarder.

La porte s’ouvrit et la voix d’Arlette dit tout bas : Tu ne dors pas ? Non, dit-il au bout d’un moment. Il se retourna, la ceinture qui obscurcissait ses yeux glissa, et il vit Arlette debout, devant le lit, un plateau à la main, tu m’apportes à manger, dit-il d’un air vague en s’asseyant sur le lit, elle plaça le plateau sur ses genoux, il prit un sandwich et commença à mastiquer, les yeux absents, quand il eut fini, elle versa le contenu de la boîte de bière dans un verre et le lui passa, il but quelques gorgées et lui rendit le verre aussitôt, veux-tu le deuxième sandwich ? il passa ses doigts écartés dans ses cheveux et fit non de la tête, elle posa le verre à demi plein et le deuxième sandwich sur la table de chevet, elle le regarda, quand il se sentait malheureux, il éprouvait un sentiment de honte, il avait envie d’être seul, il se couchait, au début elle était choquée, écoute, chérie, tu sais pourquoi tu es choquée ? parce que je réagis d’une façon naturelle, j’ai horreur de tout ce cant anglo-saxon sur la virilité à tout prix, moi, quand je me sens faible, je ne fais pas semblant d’être fort, je me roule en boule et j’attends que ça passe, et c’est vrai, ça passait toujours, en quelques heures il récupérait son courage, sa joie de vivre, elle se pencha et passa la main sur sa joue, il se laissa faire sans rien dire, l’air triste, les yeux éteints, elle avait toujours l’impression qu’il en mettait trop, qu’il en rajoutait, qu’il ne pouvait pas être à ce point déprimé, mais peut-être l’élément de comédie faisait-il partie de sa thérapeutique, peut-être assumait-il son état dépressif d’une façon presque caricaturale pour pouvoir mieux le liquider, je te laisse, dit-elle, il lui fit un sourire sans joie, puis il s’étendit à nouveau, se tourna sur le côté, il entendit la porte qui se refermait, tâtonnant de la main il trouva la ceinture de la robe de chambre et la replaça sur ses yeux, au même instant, l’image de Fa et de Bi surgit, ils n’arrêtaient pas de pencher leurs grosses têtes à droite, puis à gauche, en le dévisageant d’un air fermé.

Il eut l’impression de s’assoupir quelques instants à peine, mais il s’aperçut, en consultant sa montre, qu’il avait dormi deux heures. Il s’assit sur le lit, sa robe de chambre glissa, il avait froid, il ouvrit la porte vitrée, revint prendre sur la table de chevet le deuxième sandwich et le verre de bière et descendit vers le port, le soleil se saisit aussitôt de sa tête, de sa nuque, de son dos, de ses mollets, il se sentait mieux, quand il atteignit la jetée en bois, il marcha jusqu’à son extrémité, posa le verre sur le caillebotis, s’assit, les jambes pendantes au-dessus de l’eau, le soleil lui chauffait la poitrine, il flaira le sandwich et aussitôt ce fut comme s’il avait oublié depuis longtemps l’odeur du pain et du jambon, il les retrouva avec joie comme après une longue maladie, la salive afflua dans sa bouche, il mordit dans le sandwich, la bouchée irradiait son palais de contentement tandis qu’elle perdait sa forme et qu’il retardait l’envie brutale de l’avaler, il s’efforçait de manger avec lenteur pour prolonger la sensation, mais l’avidité, la hâte, la gloutonnerie étaient, elles aussi, un plaisir, quand il eut fini, il vida ce qui restait de bière, elle était tiède, mais franche, bon enfant, populaire, il s’essuya la bouche et les mains avec son mouchoir, et regarda Fa et Bi, les idiots ! les damnés petits idiots ! ils le snobaient ! il se redressa et siffla avec vigueur en delphinais :

— Fa, parle-moi !

Fa tourna la tête de droite et de gauche et dit :

— Qui siffle ?

— C’est moi ! C’est Pa !

Il s’approcha.

— Qui t’a appris si bien ? Tu ne sifflais pas bien quand nous sommes partis.

— Des dauphins. D’autres dauphins.

— Où sont-ils ?

— Tu les verras. Ils vont venir ici.

Bi s’approcha.

— Mâle ou femelle ?

— Un mâle et une femelle.

— Je ne les veux pas, dit Bi.

— Pourquoi ?

— Je ne les veux pas.

— Ils étaient ici avant toi.

— Je ne les veux pas.

Sevilla se tourna vers Fa.

— Fa, pourquoi tu n’as pas accepté de poisson de ma main ? Il y eut un silence et Fa détourna la tête.

— Réponds, Fa.

Il y eut de nouveau un silence et Bi dit tout d’un coup :

— Tu nous a trompés.

— Moi ?

— Tu as laissé Ba nous enlever.

— Bob vous a enlevés derrière mon dos. Je n’étais pas d’accord.

— Ba nous a dit : il est d’accord.

— Bob vous a dit la chose qui n’est pas.

— Ma était là quand Ba nous a enlevés : Ma n’a rien dit.

— Bob a dit à Ma : Pa est d’accord.

Après cela, il y eut un long silence. Bi et Fa le regardaient, ni amicaux, ni hostiles. Ils n’approchaient pas. Ils se tenaient à quelques mètres de la jetée. Ils ne refusaient plus le dialogue, mais ils refusaient toujours le contact.

— Eh bien, Bi, dit Sevilla, tu ne dis rien ?

Il s’adressait de nouveau à elle, parce qu’il savait que c’était elle, dans le couple, l’élément le plus dur. Elle pencha la tête sur le côté.

— Peut-être Ba a dit la chose qui n’est pas. Peut-être, toi, tu dis la chose qui n’est pas. Comment savoir ?

— Moi, dit Sevilla, je dis la chose qui est. Moi, je vous aime. Écoute, Bi, rappelle-toi : Pa a élevé Fa. Pa a donné Fa à Bi.

— Mais Pa a mis une cloison entre Fa et Bi. Sevilla la regarda, stupéfait. Elle lui reprochait ça ! La ténacité du ressentiment féminin !

— Voyons, Bi. Seulement pour apprendre l’anglais à Fa. Après, je l’ai enlevée.

Il y eut un silence et Bi reprit :

— Maintenant, je ne parle plus. Maintenant, je nage

— Dis-moi un mot en anglais.

— Non.

— Pourquoi ?

— Je ne veux plus parler la langue des hommes.

— Moi non plus, dit Fa tout d’un coup.

— Pourquoi ? dit Sevilla en se tournant vers lui. Fa ne répondit pas.

— Pourquoi, Bi ?

Bi le regarda alternativement de l’œil droit puis de l’œil gauche.

— Pourquoi, Bi ?

Plusieurs secondes s’écoulèrent et Bi répondit. Chose curieuse, elle ne siffla pas sa réponse. Sans souci de la contradiction apparente, elle la parla en langue humaine. Elle entendait sans doute marquer que c’était par choix et non par oubli, qu’elle refuserait désormais de s’exprimer en anglais.

Elle dit d’une voix criarde, nasillarde et parfaitement distincte :

— L’homme n’est pas bon.

Là-dessus, elle tourna le dos et se mit à nager, flanquée de Fa, autour du bassin.

 

*

 

Sevilla tourna la tête, Arlette était debout à ses côtés, il se rendit compte qu’elle avait dû être là depuis le début de l’entretien avec les dauphins, elle le regardait avec reproche, tu ne m’as pas dit que tu descendais au port, il lui sourit et passa la main sous son bras, elle pencha la tête, la nicha contre son cou et la laissa quelques secondes, dans une attitude d’abandon et de tendresse, imagine la situation, dit-il au bout d’un moment, un croyant adore son dieu, à ses yeux celui-ci est toute bonté, toute vérité, toute noblesse et tout d’un coup, il découvre que son dieu est bas, menteur et cruel, il désigna de la main Fa et Bi, voilà ce qui leur est arrivé, pourtant, dit Arlette, ils se sont ouverts, tu as pu leur parler, il y a progrès, Sevilla secoua la tête, ils se sont ouverts pour mieux se refermer, tout ce que je puis dire, c’est que je n’ai pas le droit de perdre espoir, ils ont reçu un choc terrible, ils sont traumatisés au dernier degré, rappelle-toi, l’homme est bon, il est lisse et il a des mains, bref, l’homme, c’est Dieu, et maintenant, je ne puis même pas ouvrir la bouche sans qu’ils me soupçonnent aussitôt de mentir, et je dois les convaincre de ma bonne foi dans une langue sifflée que je ne maîtrise qu’à moitié, et la possibilité, pour eux, de mettre, à tout instant, fin à l’entretien, « maintenant, je ne parle plus, maintenant, je nage », tu connais le truc de Bi, elle nous l’a fait combien de fois, et elle s’en va, royale, et bien entendu, ce grand dadais de Fa la suit aussitôt, il se tut, Adams a téléphoné, dit Arlette, il voulait savoir où on en est, veux-tu lui dire qu’il n’y a rien de nouveau, je n’aime pas du tout l’idée de cette communication dans les airs, n’importe qui peut décoder un code, Arlette coula ses doigts le long de sa manche et lui prit la main, Maggie est réveillée, elle t’attend dans ton bureau, elle veut te parler, Seigneur, dit Sevilla, elle était assise droite sur une chaise, le cheveu en bataille, les yeux gonflés, le visage écarlate, l’air sérieux, tendu, problematische, Sevilla se laissa tomber sur son fauteuil de l’autre côté du bureau, il sentait dans tout son corps une pesanteur de plomb, il prit un crayon, attira une feuille de papier, regarda un point de l’espace au-dessus du front de Maggie, et dit d’une voix neutre, eh bien, Maggie, aussitôt ce fut comme s’il avait ouvert la porte d’une écluse, un flot de paroles se précipita sur lui en bouillonnant, il se laissa emporter par lui sans résistance, les yeux baissés, l’air attentif, la pointe du crayon appuyée sur la feuille, il y avait des années qu’il n’écoutait plus Maggie, son oreille était devenue sélective, elle ne laissait passer que les faits, les informations, les communications objectives, dès que le délire commençait, elle se fermait, il traça un cercle sur son papier, et dans le cercle, un carré, je me demande comment fait mon oreille pour jouer ce rôle de filtre, à quoi reconnaît-elle qu’il faut tourner le commutateur, quelle est sa méthode de sélection, comment fait-elle pour savoir, avant ma conscience claire, qu’il est inutile d’écouter, il se força à prêter attention à Maggie, il plongea dans le flot de ses paroles comme un chalut au fond de la mer pour prélever un échantillon, il m’a inscrite sous son nom, pauvre chéri, comme il devait être heureux de me donner son nom, même pour un soir, eh bien, l’échantillon est décisif, ce qui guide mon oreille, c’est la voix, Maggie n’a pas une voix, mais deux, la voix nette et bien timbrée de la secrétaire qui continue à fonctionner à un haut niveau d’efficacité professionnelle, et la voix du délire, une voix perchée, criarde, artificielle, la voix de la petite fille qui, à la puberté, s’inventait des accouplements avec tous les hommes de son entourage, et qui n’a jamais cessé depuis, il releva la tête et regarda Maggie, visiblement ça lui est égal que je ne l’écoute pas, elle n’a pas vraiment besoin d’un interlocuteur, elle ne me parle pas, elle parle devant moi, elle a besoin, non pas de quelqu’un, mais de la fiction d’une présence pour se raconter, et si elle a besoin de se raconter, c’est pour donner du corps à ce qu’elle dit, pour achever d’y croire, vous mettre en présence de vos responsabilités, pardon ? dit Sevilla avec un haut-le-corps mes responsabilités ? quelles responsabilités ? vous voyez, dit Maggie de sa voix nette et bien timbrée de secrétaire, vous ne m’avez pas écoutée, d’ailleurs ça ne change pas, vous ne m’écoutez jamais, j’ai toujours l’impression désagréable de parler dans le vide, je vous demande pardon, dit Sevilla avec confusion, je suis un peu fatigué, Maggie le regarda et un flot de tendresse l’envahit, c’est vrai qu’il avait l’air fatigué, et en plus, il était adorable avec son air de petit garçon pris en faute, bien entendu, Arlette n’est pas du tout le genre de femme qu’il lui faut, trop sensuelle, pas assez tendre, elle développe beaucoup trop son côté gorille, le côté homme des bois toujours prêt à se jeter sur vous le sexe brandi, j’ai horreur de ce priapisme latin, je me souviens la première année, il me donnait des cauchemars terrifiants, je le voyais surgir toutes les nuits dans un coin de ma chambre, nu, velu, érigé, il marche sur moi, il me dévore de ses yeux sombres, je suis toute fondue de terreur, ses mains brunes m’arrachent mon pyjama, mes seins jaillissent à découvert, il m’écrase de son poids, j’ai si peur, je ne résiste même pas, vous parliez de mes responsabilités, dit Sevilla, il y eut Un silence, il leva la tête, elle le regardait essoufflée, les yeux un peu hagards, la sueur perlant sur son front, vous ne pouvez pas nier, dit-elle tout d’un coup d’une voix criarde et haut perchée, que vous avez fait l’impossible pour me séparer de mon fiancé, oh, je ne vous blâme pas, je dirais même que je comprends très bien les sentiments élémentaires auxquels vous avez obéi, le bruit de paroles recula, franchit un seuil, devint léger et confus, Sevilla ajouta un carré à l’intérieur du cercle le plus petit et le hachura avec soin, cette pauvre fille, le rétrécissement névrosé du champ de la conscience, le rabâchage sans fin ni trêve, l’impossibilité de penser à rien d’autre, on était là, à cinq jours du 13 janvier, à cinq jours du tournant historique du siècle, des millions, des centaines de millions de gens allaient peut-être mourir, la planète, au bord de la guerre et peut-être de la destruction, mais pour Maggie, rien de tout cela n’était réel, elle était enfermée dans sa peau, murée dans son obsession, torturée par son sexe, il y eut un petit coup à la porte, la tête d’Arlette apparut, soucieuse, voudrais-tu venir, mon chéri, Daisy et Jim sont de retour et ça ne marche pas bien du tout avec Fa et Bi.

 

*

 

Sevilla regarda sa montre. Six heures. Encore une heure de jour. En apparence, dans le port, il ne se passait rien. Daisy et Jim étaient cantonnés contre le flanc du Caribee, Fa et Bi de l’autre côté du bassin. Les deux couples se faisaient face, immobiles. De temps en temps, l’une des deux femelles faisait entendre un sifflement aigu, auquel l’autre répondait en écho.

Sevilla se tourna vers Arlette.

— Tu étais là quand Daisy et Jim sont entrés ?

— Oui. Sans avertissement préalable, Bi s’est jetée sur Daisy et l’a mordue. Daisy ne s’est pas laissé faire et l’a mordue à son tour. Cette bataille de dames a été interrompue par Jim, qui a distribué quelques coups de queue à Bi, mais sans la mordre. Bi s’est retirée.

— Et Fa ?

— Fa n’a pas bougé. Il est resté dans son coin, et quand Bi est revenue, il lui a reproché sa conduite.

— Et depuis ?

— Échange de sifflements féminins. Chacune des deux accuse l’autre d’avoir envahi son territoire. En apparence, c’est une querelle de territoire. En réalité, seule Daisy est attachée au bassin, ou plus exactement au Caribee. Fa et Bi viennent d’arriver, ils ne se sentent pas encore chez eux. Quant à Jim, étant un dauphin « sauvage », il a de toute façon le sentiment d’être intrus. Le vrai problème, c’est Bi. Le reproche qu’elle fait à Daisy d’avoir envahi son territoire est pure hypocrisie. Elle ne veut pas de Daisy, c’est tout.

— Fine interprétation des conduites féminines, Mrs. Sevilla, dit Sevilla avec un sourire.

Il regarda les deux couples, immobiles, face à face, chacun dans son coin. Les sifflements avaient cessé. Il reprit :

— On pourrait à la rigueur laisser les choses en état, mais à mon avis, ce serait imprudent. Tant que ce n’est qu’une querelle de dames, ça n’ira jamais bien loin. Mais si les deux mâles s’en mêlaient, tout serait à craindre. Ils sont tous deux à peu près de même taille et de même poids, en fait, on pourrait presque les confondre, et l’un des deux pourrait très bien assommer l’autre.

— Que vas-tu faire ?

— Leur proposer un compromis.

Il s’avança jusqu’à l’extrémité de la jetée de bois et siffla.

— Fa ! Bi ! Écoutez !

Il y eut un silence et Fa dit :

— J’écoute.

— Le jour, reprit Sevilla, vous restez dans le bassin, la nuit, vous laissez le bassin aux deux autres.

Il y eut un échange de sifflements à peine audibles entre Fa et Bi, puis Fa s’avança de quelques mètres en direction de Sevilla et dit :

— Et nous, la nuit, où nous allons ?

— Je vous montre une grotte pas loin d’ici.

Fa revint vers Bi et, de nouveau, il y eut entre eux un échange de sifflements. Sevilla prêta l’oreille, mais les sons étaient si bas qu’il n’arriva pas à les saisir.

Fa se détacha du couple.

— Fa et Bi acceptent.

Il reprit, comme s’il voulait être sûr de ne pas être trompé sur les conditions :

— Le jour, le bassin à nous. La nuit, à eux.

— Oui.

— Tu nous amènes et tu viens nous chercher ?

— Oui.

— Tu nous apportes le poisson ?

— Oui.

Fa se retourna et regarda Bi.

— Eh bien, dit Bi. Partons.

Maintenant qu’elle avait accepté la solution proposée, elle paraissait très impatiente de la mettre à exécution.

— Je vais chercher un petit bateau, dit Sevilla, et je vous conduis.

Il remonta la pente cimentée, il marchait à pas rapides, Arlette avait du mal à se maintenir à sa hauteur.

— Tu n’as pas peur de laisser Fa et Bi en pleine mer ?

Il secoua la tête.

— Absolument pas. Tu as remarqué la réaction de Fa : Et nous, la nuit, où nous allons ? Il y avait de l’anxiété dans cette question. Ils n’aiment plus l’homme, mais ils ne savent pas encore s’en passer.

— Oui, dit Arlette. Je crois que tu as raison. J’ai été très frappée par la question de Fa : Tu nous apportes le poisson ? C’est surprenant. Je veux bien que Fa, né en captivité, n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à pêcher, mais Bi ?

Sevilla poussa la porte de la remise.

— Peter, dit-il, nous pouvons nous servir du petit pneumatique ?

— Longtemps ?

— Une bonne heure.

— Une heure, il tiendra le coup. Mais pourriez-vous le remonter ici après usage ? Il est assez dégonflé. Je pense qu’une des valves doit perdre. Ou une couture.

— C’est entendu.

Sevilla se tourna vers Arlette.

— Veux-tu m’attendre un instant ? J’ai un mot à dire à Maggie.

Il les quitta et gagna son bureau. Maggie était assise, immobile, les deux mains sur ses genoux. La porte grinça en s’ouvrant, elle tourna la tête et regarda Sevilla, ses yeux donnaient une bizarre impression de solitude.

— Maggie, dit Sevilla d’une voix rapide sans pénétrer dans la pièce, je m’excuse, mais je n’ai pas le temps, en ce moment, de vous parler davantage. Je vais néanmoins vous dire la décision que j’ai prise tout à l’heure en vous écoutant : vous partirez demain matin à Denver chez votre tante pour vous reposer quelques jours.

— J’ai beaucoup de travail, dit Maggie.

— Tant pis pour le travail.

— C’est toujours la même chose, ajouta-t-elle d’une voix aigre. Vous ne vous rendez pas compte, mais vous allez être perdu sans moi.

— Tant pis pour moi. Vous avez besoin de repos.

Il ajouta avec fermeté :

— C’est décidé.

Elle baissa les yeux et dit d’un ton soumis :

— O.K. Après tout, vous êtes le patron.

Une seconde s’écoula, elle se redressa, releva les yeux et sans regarder Sevilla, elle dit d’une voix aiguë et criarde :

— En réalité, vous êtes comme l’autruche, vous vous débarrassez de vos problèmes en refusant de les voir, depuis que je vous connais, vous avez toujours agi ainsi, vous me remisez sur une étagère et vous tournez le dos à votre propre bonheur.

La porte claqua, il était parti. Maggie porta les deux mains à ses tempes et les larmes jaillirent de ses yeux.

— Il ne m’écoute pas, dit-elle tout haut avec un sanglot convulsif. Il ne m’a jamais écoutée !

 

*

 

Sevilla rentra sa pelle droite, dénagea à coups secs avec sa pelle gauche, le nez du petit pneumatique évita la jetée, le boudin droit accosta et Arlette sauta à terre. Il n’avait pas voulu attirer l’attention du bâtiment de protection avec le petit 5 CV, et c’est à l’aviron qu’il avait conduit Fa et Bi à la grotte : une bonne demi-heure d’effort, aller et retour. Ils sortirent le pneumatique de l’eau, le portèrent à quelques mètres sur la piste de ciment et revinrent s’asseoir sur les planches de la jetée. Le jour tombait, mais l’air était toujours aussi tiède.

— Tu comptes dire à Adams où ils sont ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je suis bien décidé à lui en dire le moins possible.

— Et Peter ?

— Si les choses doivent se gâter, mieux vaut qu’il ne sache rien. Je dis Peter, mais bien entendu, Suzy est incluse. Maggie ne compte pas, je l’expédie demain à Denver. C’est curieux, je me sens presque coupable à son égard. Et pourtant, je n’ai rien à me reprocher. Sauf, ajouta-t-il avec un petit rire, mon extraordinaire patience.

Daisy s’avança avec majesté entre deux eaux, sa tête émergea, et elle fixa sur Sevilla ses yeux affectueux. Jim la suivait à deux mètres. De toute évidence, il s’enhardissait.

— Qu’est-ce que c’est que cette femelle ? dit Daisy. Qu’est-ce qu’elle faisait ici ?

— Elle est à moi depuis longtemps. Elle est partie, puis elle est revenue. Le mâle aussi.

— Elle est méchante.

Sevilla secoua la tête.

— Elle est jalouse.

Daisy médita cette réponse et dit :

— Mais j’ai un mâle. J’ai Jim.

Et comme Sevilla haussait les épaules sans répondre, elle reprit :

— Elle m’a dit qu’elle parlait la langue des hommes. C’est vrai ?

Arlette se mit à rire.

— Quelle snob, cette Bi !

— C’est vrai, Pa ? répéta Daisy. C’est vrai ce qu’elle a dit ?

— C’est vrai.

— Mais je ne suis pas bête.

— Non, Daisy, tu n’es pas bête.

— Ce soir, je veux apprendre la langue des hommes. Ce soir, Pa.

Sevilla se mit à rire.

— Pour apprendre, il faut demain et demain et demain. Et ce soir, je suis fatigué.

— Tu ne veux pas siffler ?

— Non. Je suis fatigué.

— Mais le soir, tu siffles avec moi.

— Ce soir, je suis fatigué.

Il y eut un silence et elle dit :

— Tu vas partir dans ta maison ?

— Oui.

— Déjà !

— Oui.

Daisy émergea à moitié de l’eau et posa son énorme tête sur la jetée entre Arlette et Sevilla. Ils se mirent à la caresser. Leurs caresses étaient vigoureuses, mais ils évitaient de toucher son évent.

— Je t’aime, Pa, dit Daisy en fermant les yeux.

— Moi aussi.

— Je t’aime, Ma, dit Daisy avec un soupir.

— Je t’aime aussi, Daisy, dit Arlette.

Depuis quatre mois, chaque soir, Daisy faisait les mêmes déclarations, et chaque soir, depuis quatre mois, Arlette se sentait émue. C’était la même émotion, la gorge un peu serrée, un attendrissement subit, une douceur triste, et elle ne savait pas pourquoi, tout au fond, la peur de la mort. Elle ne savait pas pourquoi, non plus, à ce moment-là, elle avait tellement pitié de Daisy. Daisy n’avait pourtant rien de pathétique. Elle était jeune, vigoureuse, pleine de santé. Arlette souleva les épaules comme si le poids du monde les écrasait. Quelle planète, quels hommes et quelle boue ! Dieu sait pourquoi ces bêtes nous aiment tant. Nous n’avons pourtant rien d’aimable. Non, non, se dit-elle aussitôt, je ne devrais pas dire cela. Je fais comme Fa et Bi, je mets toute l’humanité dans le même sac.

Un vrombissement inhumain fracassa l’air, il paraissait provenir de derrière la maison, ils levèrent la tête, et au même moment un hélicoptère surgit, survola le petit port à une cinquantaine de mètres environ, le tac-tac lent et puissant d’une mitrailleuse lourde éclata, Sevilla saisit Arlette à bras-le-corps et la coucha sous lui sur la jetée, mais ce n’était pas sur eux qu’on tirait, il vit distinctement les balles traceuses jaillir de la mer et encadrer l’appareil de longs pointillés de feu, celui-ci reprit de la hauteur, vira et disparut dans le crépuscule.

— Viens, dit Sevilla, nous allons demander quelques explications.

Ils remontèrent la piste en courant, au même moment, Peter surgit et cria, Adams appelle, Sevilla reprit son souffle tandis que Peter, le crayon à la main, décodait. Quand il eut fini, il déchira la feuille de son carnet et la tendit à Sevilla.

 

B maintenant au courant. danger cette nuit.

vous demande accepter protection dans l’Île.

 

Sevilla prit le crayon des mains de Peter et écrivit :

VOUS vous Êtes trahi en tirant.

Peter coda, transmit, reçut la réponse, la décoda et la remit à Sevilla.

Tir semonce nÉcessaire. B pouvait lâcher grenade dans port. Renouvelle ma proposition.

 

Sevilla écrivit :

Non. Assurerai moi-même protection.

Peter coda, transmit et se leva.

— J’étais dans là remise. J’ai bien cru qu’on tirait sur vous.

— Moi aussi, dit Suzy.

Sevilla ne répondit pas. Il griffonna sur le dos du dernier message : Sabotez l’écoute d’Al, et il tendit le papier à Peter. Celui-ci fit oui de la tête et disparut. Sevilla se tourna vers les deux femmes.

— Personne ne doit téléphoner et personne ne doit allumer de lumière. Où est Maggie ?

— Dans sa chambre, dit Suzy.

— Pour l’instant, on va l’y laisser. Nous allons prendre un repas froid sur la terrasse et nous coucherons tous sur le toit. Apportez des couvertures, le béton n’est pas doux.

— Je vais profiter de ce qu’il fait encore un peu de jour, dit Suzy. Je vais préparer les sandwichs.

Dès qu’il fut seul avec Arlette, Sevilla la prit par le bras et remmena sur la piste de ciment qui menait au port. Arlette dit à mi-voix :

— Est-ce qu’il ne faudrait pas faire garder le port par Peter ?

— Il le faudrait, mais je n’ose pas. Ces gens-là sont des spécialistes. Ils sont capables de repérer Peter et de le tuer avant même qu’il ait le temps de les voir.

— Ils le tueraient ? dit Arlette d’une voix sourde.

Sevilla la regarda.

— Ils ont bien tué Bob. Pourquoi pas Peter ? Pourquoi pas nous ? Une vie humaine ne compte pas pour ces gens-là. Ni une, ni deux, ni cent. Ils feront n’importe quoi pour réduire Fa et Bi au silence. Et nous avec. Avant le 13 janvier.

— Avant le 13 janvier ? répéta Arlette, les yeux agrandis par l’horreur.

— L’ultimatum expire le 13. La guerre déclarée, la vérité n’aura plus court. Il nous reste donc cinq jours pour faire parler Fa et Bi.

— Tu parles comme si tu savais d’avance ce qu’ils vont dire. Sevilla la regarda.

— Je ne le sais pas. Mais je m’en doute.

Il ajouta :

— Et toi aussi.

— Et moi aussi, dit Arlette avec effort.

Un frisson lui parcourut l’échiné, ses cheveux se hérissèrent, la sueur coula le long de son dos et en même temps, elle sentit ses mains se glacer. Elle voulut les frotter l’une contre l’autre, et s’aperçut qu’elles tremblaient. Elle les cacha derrière son dos, se raidit et d’une voix étouffée :

— Est-ce vraiment une bonne idée de s’installer sur le toit ?

— Je pense, oui. L’échelle retirée, on ne peut pas nous surprendre. Le rebord du béton nous protège des tirs tendus. Et pour nous, si nous devons tirer, c’est une situation dominante.

— O.K., capitaine Sevilla, dit Arlette avec un sourire.

Mais elle se sentait sans force, les jambes molles, à deux doigts de l’évanouissement. Sevilla la regarda avec attention, entoura ses épaules de son bras et la serra contre lui. Elle se laissa aller, cacha sa tête contre son épaule et dit d’une voix menue :

— Oh, Henry, Henry…

— Viens, dit-il, préparons-nous. Ne nous laissons pas gagner par le trac.

Un peu plus tard, toute l’équipe était assise autour de la table de la terrasse et mangeait, dans le soir tombant, sans dire un mot. Maggie était effondrée. Peter et Suzy n’avaient posé aucune question. Ils se cantonnaient dans un silence qui voulait dire : puisque nous n’avons plus votre confiance et que nous n’avons même plus le droit de voir Fa et Bi, ne nous dites plus rien, ce n’est pas nous qui chercherons à savoir quoi que ce soit. Sevilla pouvait à peine distinguer les taches blanches de leurs visages dans la grisaille du soir. Il les regardait avec tendresse. Suzy, Peter, combien ils comptaient pour lui. Il se sentait coupable envers eux, non de s’être tu, mais de les entraîner dans le danger, eux qui commençaient à peine à vivre. Il pensa, et Michael ? Michael en prison. Paradoxalement, le seul de nous tous, peut-être, qui survivra.

— Peter, dit-il à mi-voix. Qu’est-ce qu’ils nous ont donné, comme armes ?

— Un fusil mitrailleur, une mitraillette, quatre M 16 et des grenades.

— Qui sait tirer ?

Peter, Suzy et Arlette levèrent la main.

— Suzy, sauriez-vous utiliser un fusil ?

— J’ai utilisé une carabine à lunette pour tirer sur des cibles.

— Moi aussi, dit Arlette.

— Le principe est le même. Peter ? Le fusil mitrailleur ou le fusil ?

— Indifféremment.

— Eh bien, disons que l’homme de garde aura le fusil mitrailleur. Le projecteur est en état de marche ?

— Oui.

— Il sera utile. Habillez-vous de vêtements sombres. Emportez des couvertures, deux pour chacun, des torches électriques, de quoi boire, les jumelles, des imperméables, et bien entendu aussi, le poste émetteur.

Il y eut un silence.

— Quand nous installons-nous ? dit Peter au bout d’un moment.

— À la nuit.

 

*

 

Sevilla se sentit secoué, il ouvrit les yeux et ne vit rien, la nuit était noire, la voix de Peter dit à son oreille, il est quatre heures, c’est votre tour, tout va bien, il y eut un silence et la voix basse à peine distincte de Peter reprit, si vous êtes vraiment réveillé, je vais aller dormir, c’est fou ce que c’est difficile de rester les yeux ouverts dans le noir, passez-moi votre fusil, le fusil mitrailleur est en batterie devant le pneumatique, menez-moi jusque-là, dit Sevilla, j’ai peur de mal m’orienter, il tâtonna à ses côtés, saisit son fusil, tendit la main gauche dans la direction où son oreille avait localisé son assistant, et ne trouva que le vide il allongea le bras, balaya l’air, rencontra l’épaule de Peter, descendit jusqu’à sa main et referma les doigts sur les siens, il se sentit tiré en avant et compta six pas avant que son pied droit butât contre le matelas pneumatique, Peter le lâcha, Sevilla sentit le souffle de sa voix contre sa joue, le fusil mitrailleur est appuyé sur le rebord, attention, le cran de sûreté est retiré, le projecteur est sur votre gauche, à un mètre environ, en étendant le bras vous pouvez l’atteindre, Sevilla laissa aller la main de Peter, il oscilla légèrement sur ses pieds, Peter continuait à voix basse ses explications, il n’y avait plus que le murmure ténu de sa voix qui rattachait Sevilla au monde, il éprouvait un bizarre sentiment d’irréalité, il lui semblait que ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre qui était en train de vivre ce moment, dans quelques minutes, dit Peter, vous aurez l’impression de voir se silhouetter le Caribee en gris foncé sur le noir, mais c’est une pure illusion, je m’en suis aperçu assez vite, vous êtes sûr que vous êtes bien réveillé ? Sevilla s’allongea à plat ventre sur le matelas pneumatique, allez dormir, Pete, ça va très bien, il entendit le pas de Peter qui s’éloignait, puis un froissement léger de couvertures et ce fut tout, le silence se referma sur lui et tout d’un coup l’obscurité parut plus noire, pas un souffle de vent, la mer était si calme qu’on n’entendait même pas la vague d’arrivée battre la jetée du port, il faisait doux, un 8 janvier, il était là, étendu, sans mouvement, la nuit, avec un pantalon de flanelle et un pull-over, à peine un peu d’humidité dans l’air, une tiédeur un peu moite, mais le ciment du toit restituait encore sa chaleur diurne, l’air sentait l’iode, le sel et l’odeur sèche, inhumaine et morte des rochers, la veille, il avait vécu une des nuits ordinaires de sa vie, s’il vivait jusqu’à quatre-vingts ans, il lui restait à vivre, voyons, neuf mille vingt-cinq jours et un nombre égal de nuits, assez peu, en somme, même dans l’hypothèse la plus optimiste, mais on n’en était plus là, tout s’était joué quand il avait compris, la veille, quel risque inouï Goldstein avait accepté en servant d’intermédiaire, à cette seconde il avait décidé de dire oui, et le soir même, après le survol de l’hélicoptère de B, il était passé sans transition d’une journée quotidienne de sa vie à une nuit qui serait peut-être la dernière, eh bien, après tout, ça ne me fait pas tellement d’effet. L’important, ce n’est pas de vivre à tout prix, c’est de savoir pourquoi on meurt, si je suis tué cette nuit, est-ce que j’ai réussi ou raté ma vie, qui le dira, quel est le témoin ? quel est le critère ? la gloire ? mais la gloire récompense des chanteurs de charme sans charme, des acteurs sans talent, des politiciens sans génie, des savants charlatanesques, bien sûr, je puis dire que, moi, du moins, j’ai accompli une œuvre, je suis l’homme qui a fait parler les bêtes, mais je suppose que Prométhée, lui aussi, se réjouissait d’avoir donné le feu aux hommes avant de savoir ce qu’ils allaient en faire, l’homme-bête, dans La Tempête, dit à Prospero : « Tu m’as appris à parler et tout le profit que j’en ai, c’est que je sais blasphémer », je me souviens quel effet ça m’a fait quand j’ai lu cette phrase, elle a jailli du texte avec une force terrifiante, toute la destinée humaine était là, l’homme corrompant tout, salissant tout, tournant le meilleur en pire, le miel en fiel, le pain en cendres, et moi aussi, je puis dire, Seigneur, j’ai appris aux bêtes à parler, et tout le profit qu’en a tiré l’humanité, c’est une arme nouvelle pour sa destruction, Sevilla avait la main droite appuyée sur la crosse de son arme, le canon reposant sur le rebord du toit, mais s’il entendait un bruit inquiétant, il viserait quoi ? il tirerait sur quoi ? il pouvait, évidemment, allumer le projecteur, mais alors il se révélait, il devenait cible, c’était d’une absurdité à crier, sans lumière il ne servait à rien, en allumant il était tué, la nuit était d’une opacité véritablement effrayante, sans reflet, sans zone claire, sans camaïeu de noir de jais mêlé à du gris anthracite se dégradant en gris foncé, ainsi tel est le monde quand dorment cent quatre-vingts millions d’Américains, noir, nul, informe, bonne préfiguration déjà d’un univers atomisé, vidé de sa vie humaine turbulente, c’était une pensée à peine imaginable, la planète Terre sans humanité, sans même un homme pour se rappeler les choses magnifiques que les hommes avaient faites, ou les religions auxquelles ils avaient cru, ou les massacres qu’ils avaient commis, et celui qui se préparait, sans histoire, puisqu’il n’y aurait plus d’historien, pour un chrétien quelle idée affreuse, Dieu créant l’homme et l’homme s’autodétruisant, privant Dieu de sa créature, pour l’incroyant, un gaspillage irrémédiable des espoirs terrestres de l’homme, la mort individuelle, au fond, ce n’est rien, en tout cas c’est une chose qu’on peut accepter, comme le Viet pour défendre sa terre et sa dignité, ou même comme le Marine, sans idéologie, comme un risque professionnel (montrant par là quelle pauvre opinion il a de sa propre vie), mais la destruction totale de l’espèce, sans rien laisser derrière soi, ni œuvre, ni descendants, c’est une idée insupportable, une négation qu’aucun homme n’est capable de penser, c’est bien là le danger d’ailleurs, personne n’y croit, même ceux qui nous poussent dans la guerre, ils sont incapables d’imaginer leur propre fin, la mort, pour eux, c’est toujours celle des autres, Sevilla plaça sa main gauche derrière le rebord et de la main droite alluma en éclair sa torche électrique, le cadran de sa montre apparut dans une clarté aveuglante, douloureuse, il cligna des yeux, cinq heures, ils ne viendront plus,

il dut s’assoupir quelques secondes, peut-être quelques minutes, il sursauta, il venait d’entendre un son qui ressemblait au léger clapot produit par une vaguelette heurtant un obstacle, peut-être un souffle de vent, peut-être tout simplement Daisy ou Jim dans le port, toujours assez agité, le sommeil des dauphins, ils n’arrêtent pas de nager, même endormis ou à demi endormis, ils bougent aussi sans arrêt dans le pian vertical puisqu’ils remontent respirer à la surface à intervalles réguliers, Sevilla tendit l’oreille, mais c’était presque impossible, sans le secours de la vue, de localiser un bruit, il entendait les dormeurs respirer à côté de lui sur le toit, il se rendit compte qu’il avait entendu leur souffle dès le début, mais qu’il l’avait rejeté d’emblée comme un son sans intérêt pour lui et dont il devait faire abstraction, et maintenant qu’il écoutait en tendant l’ouïe au maximum, la cacophonie confuse et mal rythmée des respirations faisait irruption dans son oreille sans être appelée, aussi forte et irritante que les parasites qui brouillent une écoute de radio, de nouveau il y eut, à peine distinct, un léger clapot, mais venait-il du port, ou d’un point quelconque de l’île où tout autour de lui la mer pouvait battre, profitant du moindre trou de rocher et du plus léger mouvement de l’eau pour produire une infinie détonation, Sevilla étendit la main sur sa gauche, rencontra le projecteur, et tâtonna jusqu’à ce qu’il sentît le commutateur sous ses doigts, mais non, s’ils ne se trouvent pas sur le port, mais dans mon dos, derrière la maison, un seul coup de projecteur et ils me localisent, ils me voient sans que je les voie, et il suffit alors d’unegrenade bien lancée, Sevilla sentit la tension grandir en lui, ses nerfs vibraient, la sueur ruisselait dans les paumes de ses mains, mais en même temps il se sentait calme, lucide, il garda l’index de la main gauche sur le commutateur, il écoutait, il n’était plus gêné parla respiration des dormeurs, mais par un bruit plusproche, plus fort et plus rythmé, le battement de son cœur, dont les coups sourds ébranlaient ses côtes, et se répercutaient jusque dans ses tempes, il n’y eut pas de transition, la nuit, en quelques secondes, s’allégea, devint moins noire, et cette fois, sans illusion. possible, il discerna la silhouette du Caribee détachant son mât gris foncé sur les ténèbres, il entendit, l’un après l’autre, distinctement, deux clapots assez forts, d’où venaient-ils ? derrière lui ? sur lajetée ? derrière le Caribee ? son doigt pesa sur le commutateur, il ne se décidait pas à allumer,

il y eut, coup sur coup, illuminant le port, deux gerbes de flammes gigantesques, éblouissantes, accompagnées par deux explosions d’une telle violence que Sevilla sentit la maison trembler sous lui, il sentit un choc assez vif sur sa main gauche et ce fut tout, il alluma le projecteur, le Caribee avait disparu, il entendit des voix derrière lui, et cria, sans se retourner, ne vous relevez pas ! rampez jusqu’au rebord ! il commença à tirer de longues rafales, juste au-dessus du bord de la jetée, sur quoi tirez-vous ? hurla Peter à son oreille, sans relâcher la détente, il cria, dans le chenal ! ils ne peuvent repartir que par là ! sur sa droite, entre deux rafales, il entendait les coups de départ secs, claquants et précipités des M 16, le jour se levait avec une rapidité surprenante, Sevilla devina Arlette à sa droite, Maggie sur sa gauche, Maggie, tenez-vous prête à éteindre le projecteur, en même temps, le tac-tac d’une mitrailleuse lourde éclata, les premières balles traceuses atterrirent assez loin à l’entrée de l’étroit chenal et commencèrent à le remonter en zigzag jusqu’à l’entrée, Adams entrait en action, nous ne le gênons pas, avec nos projecteurs ? cria Peter, Sevilla relâcha la pression de son doigt, non, je ne crois pas, mais appelez-le, il fit signe à Suzy et elle cessa de tirer, de toute façon, c’était mutile, la mitrailleuse lourde hachait minutieusement le chenal, les pointillés de feu dessinaient des diagonales méthodiques d’avant en arrière et d’arrière en avant, mais était-ce vraiment efficace ? à partir de quelle profondeur les balles perdaient-elles leur force d’impact ? il sentit une douleur à sa main gauche, elle saignait, elle était gonflée et douloureuse, tu es blessé ? demanda Arlette d’une voix anxieuse, mais non, dit-il en regardant autour de lui, il allongea le bras et saisit à terre un morceau déchiqueté, ce n’est rien, dit-il avec ironie, un fragment de ce pauvre Caribee, Peter cria derrière lui, Adams me dit d’éteindre et d’aller voir, qu’est-ce que je fais ? allez-y, allez-y, dit Sevilla avec lassitude, de toute façon le danger avait disparu, voir ? qu’y avait-il à voir ? personne ne parla jusqu’à ce que Peter revînt, comme la brume se levait en même temps que le jour, la nuit avait l’air de se dissiper en lambeaux sombres et cotonneux, au bout d’un moment la haute silhouette de Peter réapparut sur la piste en ciment, il marchait avec lenteur, quand il atteignit la terrasse, il leva la tête et regarda d’en bas Sevilla, dans la grisaille de l’aube, son visage paraissait pâle et défait, il dit d’une voix entrecoupée :

— Fa et Bi… Tous les deux.

— Eh bien ?

— Déchiquetés. Arlette se redressa.

— Mais ce n’est pas…

Sevilla lui serra le poignet avec force et elle se tut,

— Transmettez à Adams, dit Sevilla.